Deux jours après notre arrivée à Moorea nous décidons de tenter la traversée de 10 milles jusqu’à Tahiti malgré le maramout encore puissant qui souffle dehors. Navigation laborieuse n’en parlons pas… Encore une fois nous arrivons de nuit et il est difficile de trouver une place dans le mouillage surencombré devant la marina Taina. Après quelques tours infructueux nous trouvons une bonne place près du ponton aux annexes. Le lendemain nous avons la surprise de constater que notre plus proche voisin est un ketch noir qui porte le doux nom de Mandragore. Les propriétaires Laurent et Hélène ont nos âges et sont curieusement partis de France la même année que nous.Ils vivent au mouillage dans le lagon depuis un an et après avoir galéré ont obtenu des bons postes ; Laurent dans l’approvisionnement des cargos et Hélène dans la communication à la radio. Ici le marché du travail est bouché. La situation économique de Tahiti est catastrophique. Plus d’un tiers de la population vit en dessous du seuil de pauvreté et le nombre de chômeurs augmente chaque jour. La crise est grave et c’est l’une des premières choses que l’on nous apprend en arrivant. Le fénua (pays en tahitien) subit l’instabilité de son gouvernement, la corruption des politiciens, une baisse de fréquentation touristique importante due à la crise économique mondiale et le retrait progressif de la France depuis la fin des essais nucléaires. Endettés, mécontents, de plus en plus de Tahitiens réclament l’indépendance. Il faut souligner que l’organisation de la société est très inégalitaire. La vie est excessivement chère à Tahiti et le salaire minimum est plus faible que le SMIC français. Par contre certaines professions jouissent de salaires démesurés ; les professeurs expatriés pour des contrats de deux ans par exemple. Les popas (blancs en Tahitiens) avec leur fort pouvoir d’achat accèdent facilement à la propriété tandis que les Tahitiens, majoritairement peu qualifiés, vivent par familles entières dans des maisons modestes sur les bords de route. Pour notre part nous nous installons quelque temps devant la marina Taina. Située à Punaauia, un des quartiers les plus chics de Tahiti, la marina est à une dizaine de kilomètres au Sud Ouest de Papeete. Il existe bien une autre marina plus proche du centre économique de l’île mais celle de Punaauia offre l’avantage d’être bien abritée des vents dominants et d’être à 5 minutes à pied du Carrefour, hé oui... De plus, passée la saison d’affluence des yachtsmen il y a beaucoup plus de place dans le lagon. Au mouillage nous rencontrons des navigateurs bien sympathiques et des amitiés se nouent… De nombreux bus passent devant la marina pour se rendre à Papeete. Le trajet est long car la route de ceinture (celle qui borde l’île) est perpétuellement encombrée de voitures. Heureusement que les jeunes sont là avec leur musique pour égayer les passagers ! Tahiti est une île montagneuse. Les habitations se concentrent toutes sur le pourtour de l’île, laissant la montagne vierge. Le tour, d’une centaine de kilomètres, est vite fait. La côte Ouest est résidentielle tandis que la côte Est aux tombants basaltiques rocheux et aux plages de sable noir est plus sauvage. De nombreux surfeurs s’amusent sur les vagues formées par la houle de Nord. Tout autour de l’île les vallées se succèdent, chacune scindée de rivières où se déversent les eaux mouvementées des torrents issus de cascades plus ou moins spectaculaires. A mi-parcours la presqu’île offre un paysage rural avec des champs tranquilles où paissent des chevaux. D’en haut le panorama est intéressant, dommage qu’à notre passage le soleil n’était pas au rendez-vous. C’est également sur la presqu’île que se trouve le célèbre spot de surf de Teahupo’o avec sa vague mythique où se déroule chaque année une compétition mondiale. Malgré un service de bus, il n’est pas commode de se déplacer à Tahiti sans voiture et d’accéder aux nombreux sentiers de randonnées qui serpentent dans la montagne. Le temps de notre séjour nous avons donc plutôt fait des activités nautiques comme la mémorable sortie en potimarara ; embarcation de pêche à la dorade coryphène typiquement locale. Sur ce bateau à moteur (en moyenne 350 chevaux pour moins de 2 tonnes), le pilote se tient sur l’avant avec dans la main un manche qui selon le mouvement nous fait passer d’un coup sur 90° bâbord ou 90°tribord. Le principe de cette pêche est simple : les oiseaux indiquent où se trouve le poisson, une fois repérée le conducteur lance l’embarcation à pleine puissance à la poursuite de la dorade (Mahi Mahi) et le pêcheur, d’un coup de lance (Patia en tahitien), harponne la pauvre bête déjà bien fatiguée. Sur le lagon, un dimanche matin de Juillet nous avons également eu le plaisir de nous retrouver dans une atmosphère étrange due à une éclipse totale de soleil. Drôle de sensation que d’être dans l’obscurité à cette heure où d’habitude nous sommes déjà en train de rôtir. Je profiterai aussi du tournage du film « L’ordre et la Morale » réalisé par Mathieu Kassovits pour faire mon entrée en tant que figurant dans le milieu du cinéma. Ca ne paye pas lourd mais tout les frais sont compris (voyage en avion aller-retour sur l’atoll d’Anna dans les Tuamotus inclus). Chaque figurant dort dans une tente individuelle et peut se déplacer sur l’atoll avec un vélo qui lui a été remis. Pour les repas c’est réfectoire général au camp de base. Les couleurs de l’atoll sont magnifiques et l’écosystème très riche. Les habitants sont accueillants et Manu qui tient une superette, m’invite à passer le dimanche avec quelques copains sur le motu de son père ; banc de sable à 15 minutes en bateau à moteur du village principal. Nous profitons du trajet pour surveiller les parcs à poissons… Les poissons pierres sont toujours là… Cet intermède cinématographique sur l’île d’Anna me permet de me re-civiliser loin du monde du voilier, à charge pour Agnès de surveiller La Mandragore restée à Tahiti. Mais au bout de quinze jours le temps se fait long. Agacé par la mauvaise organisation, les heures d’attente du tournage et le gaspillage d’argent qui résulte de ce genre de milieu je décide de rentrer plus tôt que prévu. Grand bien m’en prends car le soir même nous essuyons un coup de Maramout au mouillage avec rafales à 45 noeuds ! Le week-end nous apprécions également de se rendre avec La Mandragore sur Moorea ; une île magnifique située en face de Tahiti. C’est beaucoup plus reposant et nous pouvons nous baigner en toute tranquillité dans l’eau turquoise qui entoure le bateau ! Il y a de nombreux mouillages tout autour de l’île dont certains très beaux comme celui de la baie d’Hopunohou où nous avons passés les fêtes de fin d’année avec des bateaux amis ; Mandragore nos voisins de mouillage à Tahiti et Vent de soleil celui de Claude que nous avions rencontré aux Canaries… Des Tahitiens nous garderons une image de gens simples et souriants, amateurs de bière Hinano, de danse et de pirogue. Plusieurs fois ils nous ont stupéfaits comme lorsqu’ils arrosent le bitume toute la journée pour rafraîchir l’atmosphère ou qu’ils tondent un terrain de foot au roto fils !